Herman BRAUN-VEGA
Artiste peintre (1933-2019)

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Notes pour une lecture critique du diptyque «Bolivar, luz y penumbras » (lumière et pénombres)

« Je jure devant vous, mon maître, je jure par le dieu de mes parents, je jure sur mon honneur, je jure pour ma patrie, que je ne donnerais pas de repos à mon bras, ni de repos à mon âme avant d’avoir brisé les chaines qui nous oppriment par la volonté du pouvoir espagnol ! ». Bolivar avait 22 ans le 15 août 1805 quand à Rome, sur le sommet du mont Sacré, ayant pour témoin don Simon Rodriguez, son maître et son ami Fernando Toro, il lie son destin à l’indépendance de l’Amérique hispanique.

20 ans plus tard, le 9 décembre 1824, en Ayacucho au Pérou, il met fin au pouvoir espagnol réalisant ainsi sa promesse faite à Rome. Bolivar, archétype du héros, a laissé dans la mémoire populaire l’image de l’homme qui, défiant la nature et luttant contre l’obscurantisme et la tyrannie, a libéré plus de 7 millions de kilomètre carré et ainsi libérant les populations du joug espagnol.

La figure du libérateur occulte l’humaniste, le penseur et l’homme politique visionnaire ; sa pensée continue à être d’actualité aujourd’hui.

Les ennemis de Bolivar, de son vivant déjà et après aussi, ont organisé une cabale pour le déprécier. Des êtres aussi opposés que Paes, Karl Marx, Riva Aguero, Santander et beaucoup d’autres ont écrit des textes et prononcés des discours diffamatoires. Pire encore, quelques dictateurs latino-américains ont utilisé la pensée bolivarienne de façon fragmentaire et déformée pour justifier des actes et des lois diamétralement contraire à la pensée du libérateur.

Il me paraît important de représenter picturalement le Bolivar qui se trouve à l’ombre du libérateur. A l’homme qui depuis 1815 nous propose « faisons que l’amour fasse un lien universel entre les enfants de l’hémisphère de Colomb, que la haine, la vengeance et la guerre s’éloignent de notre sein et qu’elles soient portées aux frontières pour les employer contre…les tyrans ».

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Bolivar, luz y penumbras (Goya)
1983
150 x 300 cm - acrylique sur bois - diptyque

La plupart des portraits exécutés par les artistes contemporains ou postérieurs à Bolivar le montrent en uniforme militaire. Nous trouvons une iconographie très complète dans l’excellent livre d’Alfredo Bulton « Le visage de Bolivar ». En raison des courants qui ont influencé l’art à cette époque (néo-classicisme), dans la plupart des cas on trouve une représentation idéalisée ou stylisée du modèle. Si en plus on sait que la plupart de ces portraits ont été exécuté de mémoire ou à partir d’autres portraits on peut supposer que la ressemblance avec Bolivar est approximative.

Pour imaginer mieux l’aspect physique de Bolivar nous disposons de la description faite par ses contemporains, en particulier celle de O’Leary – on la trouve publiée dans l’excellent livre de JL Salcedo-Bastardo « Bolivar : un continent et un destin ». Dans ce texte on se trouve en présence d’un gentilhomme de corps sec d’1 m67, de thorax étroit, de corps fin, de peau brune et un peu rugueuse. En observant son visage on voit un front haut mais pas très large traversé de rides. Les sourcils très fournis et bien formés, les yeux noirs, vifs et pénétrants. Quand il parle il regarde vers le sol ou baisse les yeux ; quand l’affaire l’intéresse, il fixe son regard sur l’interlocuteur. Le nez long et parfait ; les pommettes saillantes, les joues concaves ; sa bouche est grande, ses lèvres un peu épaisses en particulier l’inférieure. Il y a une notable distance entre le nez et la bouche ; les oreilles grandes mais bien placées, les cheveux noirs légèrement grisonnant, très fin et crépu, il les peigne vers l’avant, dissimulant ainsi une légère calvitie qui dénude la partie haute de son front. Il a 42 ans. Il est habillé en civil, son regard nous interpelle. On le trouve en train de marcher dans un paysage andin dans les environs de Cuzco (l’ancienne capitale de l’empire Inca), c’est le 4 juillet de 1825.

« Pour lui, l’indépendance n’était pas une fin en soi, sinon une étape nécessaire pour arriver à une réalisation plus difficile mais bien plus généreuse. Ce qu’il proposait n’était pas de remplacer les vice-rois et gouverneurs espagnols par des caudillos créoles, pour entretenir sans changement des structures politiques et sociales héritées du passé colonial, sinon quelque chose de radicalement différent. C’était la création d’un véritable monde nouveau, puissant, libre, exemplaire dans ses institutions, soucieux de l’application de la justice sous toutes ses formes et qu’elles servent ainsi un nouvel ordre mondial, il appelait cela un nouveau équilibre de l’univers. » (Arturo Uslar Pietri dans le prologue de « Simon Bolivar, l’espérance de l’univers »). C’est cet homme – premier citoyen américain - trahi par les siens et attaqué par ses ennemis qui réclame de nous, nouvelle génération américaine, la continuation de son œuvre.

Dans la feuille de journal qui vole à l’avant-plan gauche, au dos de Bolivar, on peut lire « sera jugé comme traître » (titre d’un journal du 29 mai 1983) qui commente un discours du président Belaunde Terry contre les guerilleros de « Sentier lumineux ». En surimpression en rouge on peut lire les noms de Riva Aguero (premier président élu au Pérou) et Torre Tagle (qui s’est emparé du pouvoir – premier coup d’état au Pérou- 5 mois après l’élection de Riva Aguero). Ces deux premiers présidents ont comploté le retour des espagnols au Pérou, trahissant ainsi la nouvelle république péruvienne et Bolivar. Ils n’ont pas été les seuls, ce sont des représentants typiques jusqu’à la caricature des dirigeants qui, presque sans exception, vont gouverner au Pérou et dans d’autres pays latino-américains.

Le semeur et les ouvriers symbolisent la volonté bolivarienne de réussir une symbiose entre les cultures aborigènes (représentées par l’édifice en terre battue, d’origine séculaire et tellurique) et la culture occidentale (représentée par lui-même, ses vêtements, la pelle de fer, les tuiles, les journaux, etc.). L’inscription « Patrie ou mort », peinte sur les murs doit être prise dans la signification bolivarienne, dans le sens généreux de la Patrie américaine et non dans le sens restreint et mesquin d’un nationalisme divisionniste.

Dans le deuxième tableau du diptyque, on voit Fernando VII, roi d’Espagne peint par Goya en 1814. Goya nous le montre sans aucune complaisance, son corps et son visage reflètent son caractère fallacieux, arrogant et brutal qui caractérisera son règne, lequel a porté mort et destruction dans la péninsule ibérique et dans l’Amérique espagnole.

Il se trouve accompagné de cadavres, torturés et mutilés (« Los desastres de la guerra » de Goya, n°16, « Se aprovechan », n°25, « Tambien estos », n°37 « Esto es peor » et n°39 « grandes hazanes ; con muertos ! »). Ces cadavres entourent une mère indigène qui donne le sein à un nouveau né ; dans ce tableau de ténèbres, la maternité représente la vitalité et la résistance de notre continent. Elle regarde angoissée la croix que porte dans sa main Fernando VII ; la religion, deuxième pouvoir contre lequel a dû lutter Bolivar, et qui encore aujourd’hui – sauf quelques exceptions- continue à être du côté des oppresseurs.

Dans ce tableau sanglant, on voit le passage de l’Amérique latine du colonialisme espagnol à un néo-colonialisme sournois représenté par des noms évocateurs d’ingérence et d’agressions. « (…) les Etats-Unis qui semblent destinées par la providence pour infester l’Amérique de misères au nom de la liberté ? » (Bolivar écrivant au colonel P. Campbell, le 5 août 1829). Cela fait déjà 6 ans que le président Monroe a établit (dans l’année 1823) sa doctrine : « …the American continents, by the free and independent condition which they have assumed and maintained, are henceforth not to be considered as subjects for future colonization by any European powers”. Et aussi : “…we could not view any interposition with the view of oppressing them or controlling in any other light than as the manifestation of an unfriendly disposition toward the United Stated”.

10 ans après, le 2 janvier 1833, les Anglais occupent les iles Malvines…curieusement la doctrine Monroe n’est pas appliquée. En 1904, T. Roosevelt déformant le principe même de la doctrine établit « …that chronic wrongdoing by a Latin American state might compel American action (The Roosevelt Corollary to the Monroe doctrine) ». C’est à dire : « des méfaits chroniques commis par un pays d’Amérique latine pourraient entraîner l’intervention des Etats-Unis ».

Wrongdoing ! C’est l’inscription qu’on peut voir s’afficher au dessus de la tête du Roi en lettres roses fluorescentes telles que les publicités pour les bières que l’on voit couramment dans les bars nord-américains. Terme ambigu qui autorise unilatéralement les Etats-Unis à commettre toutes sortes d’abus, ingérences et agressions dans notre continent latino-américain. Quand Reagan prétend que l’Amérique centrale est le jardin des Etats-Unis, il est évident que pour lui que le reste de l’Amérique latine est son potager. La politique de la canonnière est à nouveau en application. Quelques exemples qui apparaissent inscrits dans le tableau noir derrière le roi : Eisenhower (Guatemala, 1954), Kennedy (Cuba, 1961), Johnson (République dominicaine, 1965), Nixon (Chili, 1973), Reagan (Grenade, 1983).

Wrongdoing !

Nous n’avons pas besoin d’armements ni de conseillers pour mourir ! Depuis 1945 à nos jours, 145 guerres ont éclaté dans le Tiers-monde, qui ont coûté la vie de 25 millions de personnes. D’après le SIPRI, 94 % des mille contrats signés en 1981 entre les pays industrialisés et le Tiers-monde portaient sur de nouveaux systèmes d’armes indique le journal El Pais du 19 juin de 1983.

C’est hallucinant de constater qu’en Amérique centrale – lieu dans lequel Bolivar avait proposé la création d’un gouvernement fédéré pour l’Amérique latine – et en Ayacucho, département du Pérou, lieu où s’est achevé la guerre de l’indépendance continentale, soit aujourd’hui le foyer de luttes fratricides.

« …Le désespoir ne choisit pas le moyen pour sortir du danger » Signé : El américano. ». (écrit Simon Bolivar en Kingston dans l’année 1815)

Herman Braun-Vega.
Paris, 1983