Herman BRAUN-VEGA
Artiste peintre (1933-2019)

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PÉROU/ESPAGNE

Mémoires mises à nu

GARCILASO ET GUAMAN, DEUX EXILES

Les deux plus importants chroniqueurs du Pérou, Garcilaso Inca de la Vega et Felipe Guamán Poma de Ayala, sont aussi les deux pôles de l'identité culturelle de ce pays, forgé dans les difficultés de la "Conquista" espagnole il y a moins de cinq siècles. Mais bien que leurs attitudes aient été inconciliables, ils ont eu en commun un destin de solitude et d'exil qui, dès lors, sera le signe distinctif du métissage des hommes partagés entre deux cultures : la native, insuffisante pour comprendre un monde qui a grandi d'un coup démesurément, et l'européenne, incompréhensible pour qui est né sur le continent américain.

Garcilaso Inca de la Vega, l'identité solitaire

Garcilaso se présente lui-même comme le paradigme du métissage. Il est le fils du capitaine Sebastián Garcilaso de la Vega y Vargas et de la princesse Isabel Chimpu Ocllo, petite fille du légendaire Inca Huayna Capac. Il a passé son enfance oscillant entre deux cultures, l'espagnole et la quechua. Du côté de son père "entre armes et chevaux" et du côté de sa mère participant aux conciliabules de la noblesse impériale de Cuzco vaincue, qui inculquait sa culture au jeune métis en évoquant la grandeur du Tahuantinsuyo.

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Garcilaso Inca de la Vega,
1992, acrylique sur bois,
1.57 m × 1.11 m
(coll. Casa de America, Madrid)

Parfaitement bilingue et en pleine possession des codes des deux cultures, Garcilaso ne se décide que très tard à devenir chroniqueur. S'il le fait, c'est avec le désir manifeste de corriger les inexactitudes, exagérations et lacunes des chroniqueurs espagnols en ce qui concerne les us et coutumes de l'Empire Inca. En 1950, Garcilaso s'embarque pour l'Espagne et c'est un cas unique de noble métis arrivant à la Cour de Madrid avec l'illusion de récupérer l'héritage de son père récemment décédé. Mais la succession s'enlise et l'année suivante, Garcilaso obtient la permission de retourner au Pérou. Il change alors d'avis et préfère rester en Espagne jusqu'à la fin de ses jours, se condamnant ainsi à une vie obscure de métis mal aimé dans la péninsule. Il combat contre les Maures en Alpujarras, gagne les honneurs de la guerre et obtient, comme son père, le grade de capitaine. Il s'intègre péniblement à la société espagnole, où jamais il ne parviendra à briller comme il l'avait rêvé dans sa jeunesse. Paradoxalement, si Garcilaso ne retourne pas au Pérou, il ne s'en éloigne pas non plus, et s'il vit plus de 60 ans en Espagne, il n'arrive jamais à s'y insérer. Cet interminable flottement entre deux mondes, cet "exil" entre un pays où il ne peut pas retourner et un autre où il n'en finit pas d'arriver, sera en définitive le signe distinctif du métissage que Garcilaso ressentira plus profondément que quiconque et qui marquera toute sa vie. La pleine et entière acceptation de cette situation culturelle complexe est sans nul doute la raison qui le conduira, à un âge avancé, à devenir chroniqueur pour exprimer ainsi son rôle de médiateur entre les deux cultures. A 60 ans, il publie la première partie de son œuvre capitale "Los Comentarios Reales" (1). À 73 ans, il en écrit la seconde partie et modifie ainsi de manière décisive l'image du Pérou préhispanique léguée par les précédents chroniqueurs. Il nous en propose une autre, idéalisée, celle d'un empire paternaliste et sage. De même, il rend hommage aux exploits des conquistadors et il est le premier à défendre le métissage comme un fait positif, irréversible, signe des temps, avec lequel il faudra compter à l'avenir. En 1615, Garcilaso paye ses dettes, acquiert sa sépulture et meurt l'année suivante, à quelques mois de son contemporain, (le chroniqueur indien) Felipe Guamán Poma de Ayala qui, lui, ne sortit jamais du Pérou, mais y vécu de longues décennies d'exil intérieur.

Guamán Poma, l'identité errante

S'il faut en croire sa chronologie confuse, il serai le fils de la princesse Juana Curi Ocllo, sœur de l'Inca Huayna Capac, et du cacique Martín Guamán Mallqui de Ayala, devenant ainsi l'oncle de Garcilaso de la Vega. Mais il semble qu'il s'agisse là d'une des multiples erreurs commises par Guamán Poma dans son désir d'exalter sa lignée : il est en effet douteux qu'il ait appartenu à une famille noble de Lucanas, aujourd'hui département de Ayacucho, lieu où il naquit vers 1534.

Mais contrairement au "cuzqueño" (natif de Cuzco) Garcilaso, Guamán appartient à un peuple soumis de manière sanglante par les Incas à leur époque d'expansion impériale. Les Pocras et les Chancas de la région où l'Empire Wari implanta sa capitale furent écrasés par l'Inca Wiracocha; c'est, semble-t-il, de ce massacre que date le nom actuel de la région, Ayacucho, qui veut dire "coin des morts" et qui est l'endroit où, des siècles plus tard, prendra naissance la secte fondamentaliste andine Sendero Luminoso (Sentier Lumineux), laquelle pratique le culte de la mort. C'est la raison historique pour laquelle la famille de Guamán collabora avec les Espagnols dans la Conquista, réelle possibilité de libération pour son peuple opprimé par le pouvoir impérial de Cuzco.

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Dessin de Guamán Poma dans
"Primera Nueva Crónica y Buen Gobierno"

Le père de Guamán, Martín Guamán Mallqui de Ayala, malgrè son nom très hispanique, n'est pas un produit du métissage. En fait, il fut nommé ainsi en récompense de services rendus au capitaine Luis Avalos de Ayala dans la défense de la Couronne espagnole contre les armées incas. Guamán n'a donc pas de sang européen comme Garcilaso et son attitude face aux Incas et aux Espagnols sera d'une démesure messianique et dantesque, bien loin des versions savantes et harmonieuses chères au cuzqueño Garcilaso. Il n'a pas non plus réussi à maîtriser, comme ce dernier, la langue castillane et bien qu'il parle couramment le quechua et les langues de la région, lorsqu'il se met à écrire, vers la cinquantaine, il ne le fait pas dans la langue cultivée et élégante de Garcilaso. Il se sert d'un dialecte barbare composé d'espagnol mal parlé, de quechua et d'inextricables emprunts à d'autres langues natives, avec un véritable dédain pour la ponctuation et une affection illimitée pour les abréviations, ce qui rend extrêmement difficile la lecture de son immense "patchwork", illustré de centaines de dessins à la plume. Intitulé par l'auteur "Primera Nueva Crónica y Buen Gobierno"(2), c'est en effet, avec ses 1179 pages, la plus longue lettre jamais écrite, car ce n'est rien d'autre qu'un lettre envoyée par Felipe Guamán Poma de Ayala au Roi de Castille pour dénoncer les horreurs de la conquête et proposer les solutions qui s'imposent. La forme même du manuscrit, les langues qui s'y entremêlent, sont le témoignage d'un pays divisé en nombreuses ethnies où, contrairement à ce que croit l'auteur de "Comentarios Reales", jamais ne s'est réalisée l'union nationale. Pour Guamán, les Incas sont des usurpateurs, le fondateur de Cuzco, Manco Capac, "n'a pas eu de père connu, c'est pourquoi on l'a appelé Fils du Soleil...!" et sa femme, la divine Mama Ocllo, ne fut qu'une putain. Vers 1585, en vertu du rang hérité de son père, Guamán était administrateur, protecteur, lieutenant général du Corrégidor des provinces Lucanas, Soras, Andamarca et Circamarca et jouissait de nombreuses propriétés et rentes plus que confortables. C'est à ce moment-là qu'il décide de se dépouiller de son rang, de sa fortune et des honneurs qui lui ont été conférés pour se confondre avec les Indiens, ses frères de race victimes de malheurs, d'injustices et de vexations indicibles dans les mines et ailleurs. Il part donc, abandonnant "sa maison et ses propriétés, s'habillant de l'habit du plus pauvre", pour commencer un périple qui durera trente ans et l'amènera à silloner la sierra centrale, de Cuzco à Huancayo en passant par Huamanga et par Huancavelica et en descendant par les côtes de Ica jusqu'à Lima.

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Naturaleza muerta n°1,
1992, acrylique sur bois,
1.57 m × 1.11 m

Si le parcours n'est pas énorme, en revanche la documentation recueillie l'est. Guamán parle avec les Indiens, des caciques aux plus humbles. Il s'informe, discute, dénonce injustice après injustice, se rebelle contre la passivité des siens, provoque. Il devient une sorte d'agitateur, un chroniqueur rebelle qui cherche à "reveiller" son peuple pour le sortir de la nuit sombre où il est plongé. Cela lui vaudra d’innombrables problèmes avec les autorités coloniales : il est continuellement expulsé des villages, mis en prison, attaqué, volé, trompé. Cependant, miraculeusement, son manuscrit qui voyage avec lui, grossit de jour en jour et survit. La "Nueva Crónica y Buen Gobierno" s'enrichit de mythes, de légendes, de chansons, d'anecdotes, racontés par les anciens ; elle devient en même temps le plus volumineux et le plus terrifiant témoignage de la condition de l'Indien durant la Conquista. Guamán, qui croit profondément aux dieux ancestraux tout comme au Dieu des chrétiens, a foi dans la justice qu'accordera le Roi de Castille, représentant de Dieu sur la terre, après avoir lu le manuscrit. Guamán propose au Roi un Gouvernement universel utopique, un retour à l'ordre ancestral où régnaient l'abondance et l'harmonie et qui a été bouleversé par les Incas et les Espagnols. La solution que propose le chroniqueur au souverain est que, s'il est encore possible de faire quelque chose pour réparer tant d'injustice, la Conquista s'arrête et que tous les Espagnols retournent d'où ils viennent et laissent le pays aux mains de ses anciens et légitimes propriétaires. Dans un chapitre de la plus pure utopie, Guamán se voit lui-même présentant personnellement son livre au roi Don Felipe, dialoguant avec lui pour lui expliquer ponctuellement sa position, avec questions et réponses.

Vers 1615, à 80 ans, il arrive à Lima dans le but de donner son manuscrit au Vice-roi, qui le remetra au souverain. A la fin de son long voyage, il dit, parlant de lui-même : "Il parcouru le monde en pleurant tout au long du chemin jusqu'à arriver au Palais de Lima, devant Sa Majesté de la Royale Audience, dans le but de se présenter et de mener à terme ladite Chronique de ce royaume composée par Don Felipe Guamán Poma de Ayala".

Le manuscrit fut exhumé de la Bibliothèque Royale de Copenhague par Richard Pietschmann en 1908, c'est-à-dire trois siècles plus tard, sans que personne pût dire comment il était arrivé là, ni par quel incroyable cheminement.

Rodolfo Hinostroza
(Traduit de l'espagnol par Aurora Escudero)

Extrait du catalogue de l'exposition "PERÚ/ESPAÑA, memorias al desnudo", 1992, Museo Español de Arte Contemporáneo, Madrid, dans le cadre de la commémoration du cinquième centenaire de la découverte de l'Amérique.

(1) Les Commentaires Royaux (⇧)
(2) "Première Nouvelle Chronique et Bon Gouvernement" (⇧)